La santé mentale en pédiatrie : quand nos enfants ont le mal de vivre.

À travers nos médias, nous sommes témoins de récits qui nous bouleversent, et qui nous crient que ça doit changer. La détresse psychologique, le mal de vivre, les troubles d’attention et de comportement et l’anxiété tout particulièrement entrent dans ce grand concept de santé mentale chez nos jeunes,

Aujourd’hui, l’anxiété et ses diverses manifestations affectent près de vingt pour cent des jeunes de tout âge. C’est encore plus élevé en milieu de grande vulnérabilité. Notre clientèle en pédiatrie sociale en communauté est surreprésentée dans cette catégorie et elle fait partie de notre quotidien, comme pédiatres, médecins de famille, pédopsychiatres et autres intervenants, avec son lot d’émotions et de grandes douleurs.

« Ch’tune pas bonne… j’aimerais mieux disparaître. Personne ne m’aime.»

Celle qui a dit ça n’a pas 15 ans et n’est pas juste dans une «mauvaise passe».  Élisa aura 8 ans dans 1 mois et c’est l’histoire de sa vie. Elle habite un quartier défavorisé de Montréal, avec son frère et son père qui en arrache pour joindre les deux bouts à coup de jobines aléatoires. Pas grand monde autour, filet de sécurité sociale criblé de trous, quotidien non enviable et environnement plutôt hostile et menaçant : tout pour nuire à son développement. Tout pour vouloir disparaître.

Dans la case absences de son dernier bulletin scolaire, le chiffre dépasse de loin la dizaine. Elle connaît le bureau de la psycho-éducatrice mieux que sa propre classe. Vous pourriez croiser Élisa, mais elle ne retiendrait pas votre attention. En fait, elle n’a retenu l’attention de personne si ce n’est pour gérer ses crises, tant bien que mal, dans ses grands moments d’angoisse.  Elle se fait oublier et se laisse disparaître petit à petit.

Des jeunes comme elle, nous en voyons tous les jours dans les Centres de pédiatrie sociale du Québec. Des enfants qui tombent « entre deux chaises», avec des enjeux majeurs de santé mentale…comme leurs parents, bien souvent. Heureusement, nous avons accès à Élisa grâce à nos liens avec le milieu, avec le personnel dévoué des écoles et des milieux de garde, avec les intervenants engagés des organismes communautaires, des centres jeunesse et des CLSC, ainsi qu’avec le voisinage.

Élisa se confie à nous ; elle nous fait confiance. Parce que nous sommes tout près, à un coin de rue de son école, et qu’elle sait, qu’en tout temps, elle peut pousser notre porte et venir vider son cœur en mangeant un gruau.

Elle, comme tous ces jeunes, a le droit d’être aidée, accompagnée, aimée et soignée. Et idéalement, directement dans son milieu. C’est notre devoir de s’assurer que ses droits soient respectés ; c’est notre mandat de dénoncer ces situations intenables au plan humain, et d’agir en conséquence.

Alors, parlons solutions, en nous appuyant sur cinq grands piliers.

D’abord, la prévention : en protégeant les enfants, dès leur naissance – et même avant– de situations anxiogènes et nuisibles à leur développement, nous assurons déjà une base de prévention en santé mentale. Il faut offrir aux jeunes un équilibre de vie (moins d’écrans, plus d’activités sportives et parascolaires) et un accès aux outils d’apprentissages et de développement optimal.

Ensuite, le dépistage permet d’identifier rapidement les jeunes en difficulté, de les entendre et de les aider du mieux possible. C’est un filet de sécurité partagé, impliquant une communauté mobilisée, afin d’orienter ces enfants à risque vers un endroit qui a les moyens d’intervenir. Parce qu’on dépiste pour agir.

Le soutien et l’accompagnement consistent à être à l’écoute des souffrances et des besoins de l’enfant et sa famille, à offrir l’aide d’une équipe capable de formuler un diagnostic, à développer avec eux un plan d’action efficace, et à offrir une continuité de support dans cette trajectoire vers la résilience, la santé globale et le développement harmonieux.

Les thérapies adaptées permettent d’aller plus loin au niveau diagnostic. Psychiatres, psychologues, neuropsychologues et autres consultants constituent la 3e et 4e ligne, et doivent être accessibles en ultime recours. Un accès facilité à cette expertise a une valeur ajoutée inestimable, mais n’est pas magique et ne redonnera pas, à lui seul, le goût de vivre à Élisa.

Il est très difficile pour un spécialiste en santé mentale d’obtenir, en une seule rencontre, un portrait clair, réaliste et conforme d’une situation aussi complexe que celle d’Élisa. Afin de réussir notre mandat,  il nous semble essentiel d’augmenter d’abord la présence « terrain », à proximité des jeunes et de leurs familles, que ce soit en CLSC, en milieu scolaire, en centres jeunesse, ou en centres de pédiatrie sociale en communauté. Améliorer tous ensemble l’accessibilité à cette proximité de soins est déjà gage de réussite. Elle ne nous donnera pas nécessairement un diagnostic définitif, mais elle contribuera à mettre en place progressivement des moyens adaptés pour mieux prévenir et mieux guérir sur une trajectoire de résilience.

Ainsi Élisa ne sera plus seule avec sa lourde peine, elle se sentira entourée, valorisée dans certains domaines et elle ne voudra surtout plus disparaître. C’est avec le sourire qu’elle viendra manger son gruau…

 

Signataires :

Dre Gaëlle Vekemans, Montréal,

Dr Gilles Julien, Montréal,

Dre Anne-Marie Bureau, Gatineau,

Dre Nathalie Foucault, Drummondville,

Dr François Chrétien, Shawinigan,

Dre Sanja Stojanovic, Ville St-Laurent,

Dre Karine Falardeau, Longueuil,

Dr Francis Livernoche, Cowansville,

Dre Marie-Hélène Lizotte, Rimouski,

Dre Suzanne Pelletier, Montréal,

Dre Caroline Beaudry, Lévis,

Dre Julie Bailon-Poujol, Ville St-Laurent,

Dre Marie-Camille Duquette, Québec,

Dr André Rousseau, Lévis,

Dre Yamine Ratnani, Montréal,

Dre Gillian Morantz, Montréal.